
L’Afrique de l’Ouest connaît une recomposition profonde dont Lomé est progressivement devenu l’un des centres de gravité. L’arrivée du ministre russe de la Défense, Andreï Belooussov, dans la capitale togolaise pour rencontrer Faure Gnassingbé n’est que la partie visible d’une dynamique géopolitique plus vaste où se joue l’avenir de l’Alliance des États du Sahel. Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ce partenariat triangulaire avec Moscou et Lomé apparaît comme une stratégie essentielle pour briser l’isolement diplomatique consécutif à leur sortie de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. D’autant plus que ces pays demeurent officiellement sous sanction politique de l’Union africaine, principalement sous forme de suspension des organes de l’organisation tant qu’un retour à l’ordre constitutionnel n’est pas engagé.
Le Sahel en quête d’oxygène : L’intérêt vital de l’AES pour la Russie
Pour les régimes militaires de l’AES, la collaboration avec la Russie via le canal togolais répond à un besoin de survie immédiat. Privés d’un accès « normal » aux ports traditionnels de Dakar ou d’Abidjan en raison des tensions récurrentes avec la communauté régionale, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont quasiment labelisé Lomé comme porte de sortie vers l’Atlantique. Mais l’intérêt est loin d’être uniquement commercial. La Russie offre à ces États une assistance militaire sans conditionnalité liée aux règles démocratiques et une protection diplomatique au Conseil de sécurité de l’ONU.
Hormis la fourniture massive d’équipement militaire, l’uranium nigérien constitue le nerf de cette guerre d’influence. Avec une production représentant environ 5 à 7 % de l’offre mondiale, le Niger dirigé par le CNSP cherche désormais à diversifier ses partenaires et ses débouchés afin de réduire sa dépendance historique vis-à-vis de la France. Dans ce schéma, l’idée d’un corridor reliant Niamey au Port Autonome de Lomé (PAL) pour l’exportation de minerais stratégiques via des navires russes est le scénario opérationnel qui émerge. En offrant sa marine pour sécuriser ces exportations, Russie pourrait permettre aux États de l’Alliance des États du Sahel de sécuriser une rente stratégique tout en cherchant à contourner les circuits financiers internationaux dominés par le dollar et l’euro.
Lomé : L’architecte d’un pivot logistique et sécuritaire
Face à cette demande sahélienne, le Togo ne se contente plus de jouer les médiateurs de circonstance. Sous l’impulsion de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 21 ans, le pays s’est méthodiquement organisé pour devenir le « hub » indispensable de cette nouvelle architecture. L’accord de défense signé à Moscou en novembre 2025 a jeté les bases d’une intégration profonde : formation des « sécurocrates » togolais par des experts russes, partage de renseignements de haut niveau et exercices conjoints destinés à sécuriser le corridor nord du Togo contre la menace jihadiste.
L’infrastructure du Port de Lomé, capable de traiter plus de 30 millions de tonnes de fret par an, est l’atout maître de cette stratégie. En proposant des facilités de stockage et de transit pour le matériel militaire russe destiné au Sahel, Lomé devient la base arrière logistique de l’influence moscovite dans la région. Cette transformation du port en enclave stratégique permet à la Russie de projeter sa puissance maritime dans le golfe de Guinée, tout en offrant aux pays de l’AES une garantie d’approvisionnement continu en équipements de défense. Le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey a même déclaré en mars 2025 que l’adhésion du Togo à la confédération de l’AES n’était « pas impossible ».
L’initiative du 19 avril : Vers une institutionnalisation du bloc
Selon certaines sources, l’organisation d’une « initiative pour le Sahel » à Lomé serait prévue pour le 19 avril 2026. Cet événement ne sera pas une simple conférence de plus, mais l’acte de naissance d’un bloc de coopération renforcé entre le Togo et l’AES, sous l’œil bienveillant de Moscou. L’objectif est clair : mettre en exergue la « nécessité » de collaborer avec les régimes militaires sahéliens, en contournant les structures de la CEDEAO jugées obsolètes ou hostiles.
Cette diplomatie de la rupture s’accompagne d’une dimension plus sombre. Lomé est devenu le lieu où se règlent les comptes sécuritaires de la région. L’extradition de l’ancien président burkinabè en exil Paul-Henri Sandaogo Damiba vers Ouagadougou, ou encore le cas de l’activiste malien Abdoul Niang interpellé au Togo avant d’être remis aux autorités du Mali, prouvent que la collaboration entre Lomé et les juntes est totale, incluant la livraison d’opposants et d’anciens dirigeants jugés encombrants par les nouveaux maîtres de l’AES. Plus inquiétant encore, les services de renseignement régionaux pointent Lomé comme une zone de transit pour les éléments impliqués dans la déstabilisation du Bénin voisin, un dossier où le Niger semble également jouer un rôle actif.
La guerre des ondes et des esprits
Pour faire accepter ce basculement à l’opinion publique, Lomé aurait consenti à devenir un laboratoire d’influence numérique. Des enquêtes académiques montrent que des réseaux d’influence informationnelle ont pu être relocalisés à Lomé, notamment autour du Groupement panafricain pour le commerce et l’investissement (GPCI), structure ayant succédé à un réseau prorusse de désinformation initialement actif en République centrafricaine et lié à l’entrepreneur Ivoiro-Burkinabè Harouna Douamba. Ce type de « laboratoire de fake news » vise à présenter l’alliance Togo-AES-Russie comme la seule voie de souveraineté authentique, par opposition aux démocraties côtières perçues comme inféodées à l’ancien colonisateur.
Cette stratégie de communication est cruciale pour l’AES, car elle permet de justifier auprès des populations sahéliennes le coût social et économique de la rupture avec les institutions régionales. En martelant que le Togo est le « poumon » de leur résistance, les leaders de l’AES consolident leur assise populaire.
Un nouvel ordre régional au prix de la fracture
Le constat est sans appel : le Togo a fait le choix de se positionner comme le pivot entre la mer et le sahel, entre les blindés russes et l’uranium nigérien, Lomé est en passe de saborder l’unité de la CEDEAO. Le refus de cette dernière d’accorder au Togo la tenue du prochain sommet sur l’avenir de la communauté acte une scission de fait. Le pari de Faure Gnassingbé est celui d’un pragmatisme brutal : transformer son pays en un point de passage obligé pour les nouvelles puissances montantes, quitte à devenir le paria des anciennes alliances. Pour l’AES et la Russie, c’est une victoire stratégique ; pour l’Afrique de l’Ouest, c’est le début d’une ère d’incertitude.
Pascal Issouf Traoré





Laisser un commentaire