
Ce lundi 20 avril 2026, l’image est forte, presque dérangeante pour certains cercles diplomatiques : le Capitaine Ibrahim Traoré accueillant personnellement sur le tarmac de Ouagadougou le Général Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union Africaine.
À l’issue de son audience au palais présidentiel, le président Ndayishimiye a adopté un ton sensiblement plus conciliant que celui habituellement employé par l’UA. Saluant le « courage » et le « dévouement » des autorités burkinabè, il a évoqué la nécessité pour l’organisation de « constituer un pont solide » entre le peuple burkinabè et le reste du continent, promettant de rendre compte d’une « réalité objective » à ses pairs.
Ce positionnement traduit une stratégie d’ouverture dictée par plusieurs contraintes. D’une part, le profil politique du dirigeant burundais, lui-même à la tête d’un régime régulièrement critiqué pour la restriction de l’espace civique, favorise une approche pragmatique vis-à-vis des transitions militaires. L’ancien chef rebelle pendant la guerre civile burundaise (1993-2005) a un profil de « soldat-diplomate » qui lui permet, dans le cadre de sa mission pour l’Union Africaine en 2026, d’adapter son langage à celui du Capitaine Ibrahim Traoré. D’autre part, l’UA se trouve confrontée à une équation complexe : maintenir ses principes normatifs tout en évitant une rupture durable avec un bloc sahélien en recomposition. Car il faut appeler les choses par leur nom : l’Alliance des États du Sahel n’est plus une simple anomalie institutionnelle. Elle est devenue un fait politique, stratégique et territorial que personne ne peut ignorer.
Si le poids économique des pays de l’AES reste limité, inférieur, par exemple, à celui du Ghana pris isolément, leur importance géostratégique est considérable. L’espace qu’ils couvrent représente environ 10 % du territoire africain et constituant un corridor central. Car le véritable pouvoir de ce bloc est ailleurs : dans sa profondeur territoriale, dans sa position géographique stratégique et dans sa capacité à perturber les équilibres sécuritaires régionaux. Le Sahel étant devenu l’épicentre des vulnérabilités africaines (sécurité, migrations, recompositions géopolitiques, …), tout converge vers cette zone que l’on pensait périphérique.
En d’autres termes, l’AES n’a pas les moyens d’imposer un ordre, mais elle a largement les moyens de perturber celui des autres.
Ainsi au-delà des déclarations publiques, la visite s’inscrit dans une logique de gestion de crise sécuritaire ou paradoxalement la reconnaissance par Ndayishimiye d’un Burkina Faso « devenu stable » constitue un signal politique fort, qui marque une inflexion notable dans le discours institutionnel de l’UA.
Cette séquence diplomatique met également en lumière les contradictions internes de l’UA. L’organisation justifie la suspension du Burkina Faso (du Mali et Niger aussi) par la rupture de l’ordre constitutionnel, conformément à ses textes fondateurs. Toutefois, cette position est régulièrement contestée au nom d’une application jugée sélective des principes démocratiques.
Le cas par exemple de l’Érythrée, membre de l’UA sans processus électoral pluraliste depuis plusieurs décennies, alimente les critiques sur une gouvernance à géométrie variable. Cette perception affaiblit la légitimité normative de l’organisation et renforce le discours souverainiste porté par les États de l’AES.
En accueillant personnellement son homologue, le Capitaine Traoré envoie un signal clair : le Burkina Faso reste disposé au dialogue, mais dans un cadre redéfini, où la souveraineté nationale prime sur les injonctions extérieures.
Toutefois, derrière cette posture de défi et l’affirmation d’une souveraineté retrouvée, la Confédération de l’AES marche sur une ligne de crête étroite. Si le Capitaine Traoré et ses pairs disposent d’un indéniable pouvoir de perturbation, ils font face à des vulnérabilités structurelles qui pourraient les contraindre à ne pas trop tirer sur la corde avec les instances continentales.
Malgré la soupape de sécurité togolaise, l’enclavement géographique impose à l’AES une dépendance économique critique qui fragilise sa posture de rupture vis-à-vis des pays côtiers. Le basculement vers de nouveaux alliés militaires déplace la dépendance stratégique sans l’annuler, tout en privant le bloc de la coordination sécuritaire continentale indispensable face au terrorisme. Sans accès pérenne aux capitaux internationaux ni aux fonds de l’Union Africaine, l’Alliance s’expose à une instabilité sociale corollaire de la grave crise humanitaire actuelle que la seule rhétorique patriotique ne saura contenir face à l’inflation et à la crise humanitaire. Enfin, un divorce définitif avec l’organisation panafricaine risquerait de transformer l’espace sahélien en une « zone grise » dépourvue de la légitimité diplomatique nécessaire à son développement à long terme.
Si le Général Ndayishimiye vient chercher un compromis à Ouagadougou, c’est aussi parce qu’il sait que l’AES, malgré sa rhétorique de rupture, ne peut se permettre le luxe d’une autarcie totale. Le « pont » que propose l’UA est peut-être, pour les États du Sahel, une bouée de sauvetage nécessaire pour éviter que leur quête de souveraineté ne se transforme en un isolement fatal.
Pascal Issouf Traoré





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