Des citoyens sont enlevés au Burkina Faso en dehors de tout cadre légal, séquestrés pendant des mois, parfois des années, puis relâchés sans procès, sans jugement, sans explication. Comme si leur détention n’avait jamais existé. Comme si leur vie pouvait être suspendue puis rétablie au gré de décisions opaques. Nous devons à tout prix nous mobiliser pour dénoncer et endiguer ces pratiques nauséabondes, digne des états moyenâgeux  mais qui semble être érigé en mode de gouvernance, sous le régime du capitaine Ibrahim Traoré. Surtout que le Burkina Faso est signataire de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées qui dans certaines circonstances peuvent être qualifiées de crime contre l’humanité.

‎Ces dernières semaines, plusieurs citoyens burkinabè qui avaient été enlevés, séquestrés ou kidnappés, ont pu retrouver leurs familles ; à la satisfaction de leurs camardes, de leurs familles ainsi que de toutes les organisations de  défenses des droits humains, des mouvements et partis politiques et des voix critiques qui n’ont eu de cesse de dénoncer ces pratiques ignobles. Comme il fallait s’y attendre,  une partie de l’opinion applaudit ces libérations et salue la magnanimité des autorités. Une autre remercie Dieu pour leur retour. Pourtant, ces actes posés par ceux qui sont censés protéger les citoyens sont condamnés par notre loi fondamentale. Ceux qui enlèvent n’ont aucune garantie qu’ils vont ramener vivant leur victime. La famille de ce dernier ne sait pas non plus où il va et qui l’a enlevé ? Parfois pris de peur,  c’est la famille même qui demande de ne pas ébruiter l’enlèvement. Et c’est donc avec grand soulagement et bonheur que familles, amis et connaissances accueillent les nouvelles de libération des citoyens pris en otage par leur propre Etat.

‎Pourtant, la libération des otages de la gouvernance du MPSR2, aussi heureuse soit-elle pour les familles, ne peut pas effacer l’injustice qui l’a précédée. Une liberté retrouvée ne peut pas servir de vernis à des mois de privation arbitraire. On ne peut pas normaliser l’idée que des citoyens puissent disparaître du jour au lendemain, sans cadre judiciaire, puis réapparaître comme si de rien n’était. Ce qui se joue ici n’est pas un simple malentendu administratif. C’est une question fondamentale d’État de droit.

‎‎Il nous faut des réponses !

‎Pourquoi ces citoyens burkinabè ont-ils été enlevés ? Sur quelles bases juridiques l’ont-ils été ? De quoi étaient-ils accusés ? Ont-ils été présentés à un juge ? Ont-ils eu accès à une défense ? Ont-ils été condamnés selon une procédure régulière ? Etaient-ils dans des prisons officiellement reconnues comme telle ?

‎Ou bien ont-ils simplement été arrachés à leurs familles, plongés dans le silence, puis rendus à la vie publique sans explication, comme si leur souffrance n’avait aucune importance ?

On nous a trop souvent servi une justification devenue réflexe : « S’ils n’avaient rien fait, ils n’auraient pas été arrêtés. »

‎Cette phrase, en apparence rassurante pour certains, est en réalité le symptôme d’un renversement dangereux des principes fondamentaux de justice. Car dans un État de droit, ce n’est pas à l’accusé de prouver son innocence. C’est à la justice de prouver sa culpabilité avant toute privation de liberté.

‎De ce point de vue, des questions doivent être posées au Garde des Sceaux, Ministre de la justice : Qu’ont-ils fait ? Et surtout : Qui répondra de ce qui leur a été fait au cours de leur détention arbitraire?

‎‎Le silence institutionnel ne peut pas être une réponse. La peur ne peut pas remplacer la justice. Et l’oubli ne peut pas être une politique.

‎‎Car à force d’accepter l’inacceptable, nous changeons silencieusement de société. Nous glissons vers un espace où la liberté devient conditionnelle, où l’arbitraire devient tolérable, où la disparition temporaire d’un citoyen peut être justifiée par des formules vagues et des raisons jamais rendues publiques.

‎‎Que devenons-nous si nous acceptons cela ?

‎‎Que reste-t-il de notre humanité si nous acceptons que des hommes et des femmes disparaissent sans explication, puis réapparaissent comme des objets perdus qu’on retrouve, sans réparation, comme si rien ne s’était passé ? Au nom de quoi justifie-t-on de telles pratiques ? Est-ce au nom du patriotisme ? De quelle autre cause parle-t-on au point de demander aux citoyens de suspendre leur conscience ? Africanité ? Panafricanisme ? Souveraineté ? Lutte contre le terrorisme ? Lutte contre l’impérialisme ? Aucune cause, aussi noble soit-elle, ne peut légitimer l’arbitraire et les injustices. Aucune lutte, aussi urgente soit-elle, ne peut justifier la disparition de la justice elle-même. Car lorsque la justice est suspendue, ce n’est pas seulement l’individu qui est atteint : c’est la société entière qui vacille.

‎‎Aussi, nous soutenons que dans aucune société, ’il ne peut y avoir de stabilité durable sans règles consensuelles. Il ne peut y avoir de sécurité sans garanties. Il ne peut y avoir de souveraineté sans respect des droits fondamentaux.

‎Nous devons refuser de nous habituer !

‎‎C’est pourquoi, nous devons refuser de banaliser ces pratiques sous prétexte de contexte sécuritaire ou politique. Nous devons refuser de nous taire face à ce qui, à force de répétition, risque de devenir une norme implicite. Le Burkina Faso a ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Mieux, notre pays reconnait que la disparition forcée constitue un crime et, dans certaines circonstances définies par le droit international, un crime contre l’humanité. Le ministre de la justice du Burkina Faso avait du reste, devant le Comité contre les disparitions forcées des Nations unies, basée à Genève, rappelé que le Code pénal du Burkina Faso consacre une définition du crime de disparition forcée conforme à celle de la Convention. Il a ajouté ce jour-là, qu’au Burkina Faso « lorsqu’il existe des allégations de disparitions forcées, les autorités d’enquête et de poursuites ouvrent immédiatement une enquête judiciaire pour situer les responsabilités et traduire en justice toutes les personnes impliquées dans l’exécution de ces actes criminels. C’est donc dire que nous devons refuser  d’oublier et surtout réunir et garder solidement toutes les preuves de ces crimes contre l’humanité, perpétré dans notre pays. Car, tôt ou tard, aujourd’hui ou demain, ici ou ailleurs, ces crimes seront jugés. Ils sont imprescriptibles. Pour l’instant, Rodrigue Edasso Bayala, le ministre de la justice,  jadis défenseur de la veuve et de l’orphelin, aujourd’hui aux côtés des fossoyeurs de la justice ainsi que ses compagnons du MPSR2, doivent apporter des réponses claires, publiques et vérifiables sur ces questions de disparitions forcées.

Nous appelons à la fin de toute détention arbitraire au Burkina Faso. Nous appelons au respect strict des procédures judiciaires. Nous appelons à la restauration de la confiance entre l’État et ses citoyens. Sans justice, il n’y a pas de paix durable. Et sans vérité, il n’y a pas de nation qui tienne debout.

Kinté Kumbal


En savoir plus sur Sahel Horizon

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Trending

En savoir plus sur Sahel Horizon

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture