À force de confondre peur et adhésion, supplétivité et engagement communautaire, les régimes militaires sahéliens risquent de prolonger la guerre qu’ils prétendent gagner. Et pour preuve.

En 1944, alors que l’issue de la Seconde Guerre mondiale demeurait incertaine, les Alliés n’ont pas tenu en France par la seule puissance des armes débarquées sur les plages normandes. Derrière les lignes ennemies, des femmes et des hommes de la Résistance coupaient les voies, sabotaient les ponts, brouillaient les communications, ralentissaient les renforts allemands. L’histoire laisse ici une leçon de haute portée : on peut faire taire une population, on ne gagne ni une guerre ni une paix durable sans son engagement. C’est pourtant cette leçon que les régimes militaires sahéliens semblent résolus à oublier.

Dans les discours officiels, le peuple est partout. Il est invoqué, convoqué, brandi. On parle en son nom, on jure agir pour lui, on affirme accomplir une mission qu’il aurait confiée aux hommes en uniforme. Mais, à y regarder de près, ce peuple célébré ressemble de plus en plus à un peuple tenu à distance, encadré, sommé d’approuver. On lui prête une adhésion dont personne ne vérifie la liberté. On lit dans le silence une approbation. On prend les clameurs des plus zélés pour la voix du pays tout entier. C’est là le premier mensonge.

Le signe d’un pouvoir impuissant

Ce qui se joue aujourd’hui au Sahel n’a presque rien à voir avec l’engagement communautaire. Le mot est commode. Il habille. Il rassure. Il maquille. Mais derrière lui, la réalité est plus rugueuse : enrôlement de supplétifs, extension des VDP, injonction faite aux citoyens de signaler les voisins “suspects”, glissement progressif vers une atmosphère où la peur finit par s’installer comme méthode de gouvernement. Le citoyen n’est plus convié à participer à une politique de sécurité. Il est poussé à vivre dans l’œil du soupçon.

Et l’on sait ce que produit un tel climat. Il produit des dénonciations malveillantes, des règlements de comptes sous couvert de patriotisme, des accusations sans preuve, des foules qui frappent avant de savoir. Il produit aussi des drames absurdes, des innocents livrés à la panique collective, des vies ôtées au nom d’une vigilance devenue hystérie. Quand la peur devient réflexe public, l’erreur n’est plus un accident. Elle devient un mode de fonctionnement.

Il faut donc revenir aux mots justes. Armer des civils, multiplier les auxiliaires, pousser les populations à s’auto-surveiller, étouffer les voix dissidentes, ce n’est pas de l’engagement communautaire. C’est de la supplétivité. C’est le signe d’un pouvoir qui ne sait plus quoi faire des communautés sinon les transformer en courroies de transmission, en informateurs, parfois en boucliers humains.

L’engagement communautaire commence ailleurs. Il commence quand les communautés peuvent parler sans se mettre en danger. Quand elles participent au diagnostic. Quand elles influencent les réponses. Quand elles disposent du droit d’alerter, de contester, de demander des comptes. Le reste n’est qu’une mobilisation verticale repeinte aux couleurs du patriotisme.

Le problème, ici, ne relève pas seulement de la morale. Il touche au cœur même de l’efficacité stratégique. Malgré l’escalade militaire, malgré les recrutements, malgré la rhétorique martiale, la violence continue. Les attaques persistent. Les territoires demeurent précaires. Les civils paient. Et lorsque ceux qui prétendent sauver les populations en viennent à les brutaliser, à les humilier ou à les tuer, ils sabotent eux-mêmes la cause qu’ils disent défendre. Une contre-insurrection qui abîme les civils abîme son propre renseignement, empoisonne la confiance, élargit l’espace narratif de l’ennemi et éloigne encore davantage l’État de ceux qu’il prétend protéger.

Oser le changement de paradigme

Une population terrorisée peut se taire longtemps. Elle ne devient jamais, pour autant, un socle solide de sécurité. On peut lui arracher des slogans, des gestes de façade, des scènes d’enthousiasme. On ne lui arrache pas la confiance. On n’obtient pas d’elle cette chose décisive, rare, irremplaçable : une coopération sincère. Une intelligence sociale du conflit. Une disponibilité à risquer quelque chose pour un ordre jugé légitime.

Il n’y a pas de victoire durable contre une insurrection enracinée dans des territoires où les communautés se sentent humiliées, soupçonnées, instrumentalisées ou abandonnées à leur propre peur.

À cette supplétivité interne s’ajoute une autre fuite en avant : le recours aux forces étrangères. Hier Wagner. Aujourd’hui l’Africa Corps. Dans le cas malien, cette option a été vendue comme une démonstration de puissance, presque comme la preuve d’une souveraineté retrouvée. Le réveil a été moins glorieux. Kidal, reprise comme un trophée, a fini par rappeler une évidence que tant de propagandes refusent d’entendre : la violence sous-traitée ne fonde pas un ordre. Elle peut impressionner, terroriser, faire reculer un temps. Elle ne tient pas un pays.

Le retrait de l’Africa Corps de Kidal, après de violents combats, a frappé les esprits. Les versions diffèrent sur les circonstances exactes. Certains parlent d’un arrangement, d’autres préfèrent des formulations plus prudentes. Peu importe, au fond, le détail de cette sortie. L’image reste entière : la force étrangère présentée comme décisive a quitté la ville. Et, avec elle, c’est une part du récit triomphal qui s’est effondrée.

Machiavel n’aurait pas été surpris. Dans Le Prince, il met en garde contre les troupes mercenaires et auxiliaires. Il les dit inutiles et dangereuses. Il dit surtout qu’un pouvoir qui s’appuie sur elles ne sera ni ferme ni en sûreté. La formule traverse les siècles sans perdre sa morsure. Elle touche quelque chose de fondamental : un ordre politique ne repose pas durablement sur des armes qui ne sont pas véritablement les siennes. Il peut s’imposer. Il peut intimider. Il peut installer l’omerta. Il ne produit ni fidélité civique, ni légitimité profonde, ni souveraineté vécue.

Avec les VDP, avec Wagner, avec l’Africa Corps, les États du Sahel externalisent la violence. Tantôt vers l’intérieur, tantôt vers l’extérieur. Dans les deux cas, le même mécanisme apparaît : un déficit de légitimité que l’on tente de compenser par un surplus de coercition.

Pourquoi cette illusion dure-t-elle ? Parce qu’elle est politiquement commode. Il est plus facile de compter des armes que de reconstruire une confiance. Plus facile de fabriquer des loyalismes de surface que d’entendre les griefs accumulés. Plus facile de crier à la souveraineté que de refaire le travail lent, ingrat, essentiel : rétablir une présence juste, remettre debout des services publics crédibles, protéger avec impartialité, rendre à la parole sa dignité.

Quand on proclame l’autosuffisance alimentaire alors que la situation humanitaire demeure dévastée et sous-financée, quand on affirme qu’on peut circuler partout alors que tant de familles vivent encore dans la peur, le déplacement ou la privation, on ne gouverne plus par la vérité. On gouverne par le récit. Or une insurrection n’est jamais une simple affaire de puissance de feu. Elle révèle aussi une crise du lien, de la justice, de la reconnaissance, une crise de la place même de l’État dans l’imaginaire moral des populations.

Le plus grave serait de croire qu’aucune autre voie n’existe.

Elle existe.

Elle demande davantage d’intelligence politique et moins de réflexes pavloviens. Elle commence par une idée simple : la sécurité durable se construit avec les communautés, non contre elles, encore moins au-dessus d’elles. Là où les femmes, les jeunes, les chefs coutumiers, les leaders religieux, les déplacés, les agriculteurs, les éleveurs et les autorités locales sont réellement associés à l’identification des menaces et au choix des réponses, la sécurité cesse d’être un ordre tombé d’en haut. Elle devient une œuvre partagée.

Tirons leçons de l’Histoire

Les exemples ne manquent pas. La Mauritanie a compris, plus tôt que d’autres, que la seule force ne suffirait pas. Elle a combiné prévention de la radicalisation, dialogue religieux avec des détenus jihadistes et réinsertion. En Casamance, les espaces de dialogue entre communautés, autorités et forces de sécurité ont montré qu’une population parle mieux lorsqu’elle n’est pas traitée comme un suspect permanent. Dans le bassin du lac Tchad, les efforts qui ont articulé sécurité, justice locale, services essentiels, moyens d’existence et mécanismes communautaires ont préparé un terrain plus solide que les seules démonstrations de force. Au Burkina Faso, ceux qui travaillent sérieusement sur la cohésion sociale et la sécurité locale ne cessent de rappeler combien l’exclusion des femmes et des jeunes appauvrit le diagnostic, affaiblit la prévention et condamne les politiques à tourner à vide.

Ces expériences ne sont pas des recettes à copier aveuglément. Elles indiquent une direction.

Il faut des cadres locaux où les communautés parlent sans peur et sans mise en scène. Il faut des mécanismes indépendants pour recevoir les plaintes contre les abus. Il faut des médiateurs reconnus. Il faut des espaces où déplacés, jeunes, femmes, chefs coutumiers, religieux, agriculteurs, éleveurs et forces de défense puissent regarder ensemble le réel, nommer les menaces, hiérarchiser les urgences. Il faut des programmes de sortie, de réinsertion et de dialogue capables de fissurer les bassins de recrutement des groupes armés. Il faut, enfin, une règle simple, presque austère : protéger d’abord les civils.

Une communauté qui se sait écoutée avertit. Une communauté qui se sait respectée coopère. Une communauté qui se sait protégée isole plus facilement ceux qui vivent de la guerre.

Le Sahel n’a pas seulement besoin de sécurité. Il a besoin d’une autre idée de la sécurité. Une idée qui ne confonde plus la peur avec l’ordre, le silence avec l’adhésion, l’auxiliariat armé avec l’engagement communautaire. Un pouvoir peut toujours obtenir des acclamations. Il peut même obtenir des volontaires. Mais il ne sauvera rien de durable tant qu’il traitera les communautés comme des instruments. Le salut du Sahel tien plus d’une intelligence sociale que de la force brute et de la violence aveugle.

Liang Zhuge


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