« Quand j’emploie un mot », dit Humpty Dumpty à Alice, « il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus ni moins. » Alice s’étonne et marque son désaccord. Humpty Dumpty répond alors que toute la question est de savoir qui commande. Ce dialogue entre Humpty Dumpty et Alice, dans De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, peut prêter à sourire. Il nous confronte pourtant à une situation tragique : lorsque le sens des mots dépend du plus fort, la vérité devient une affaire d’autorité.

Lorsque l’on rapproche le dialogue entre Dumpty et Alice à la situation du Sahel, malmenée par une crise multidimensionnelle, à la fois  sociopolitique, sécuritaire et humanitaire, l’on est fondé à se poser la question de savoir qui décide du sens des mots dans un tel contexte. En situation de guerre, de confusion et d’incertitude, l’information joue pour les populations un rôle vital. La survie de millions de personnes peut en dépendre. Pour celles qui sont contraintes au déplacement, par exemple, il faut savoir quelle route éviter, quelle rumeur croire, quelle annonce relève réellement de la protection, et laquelle participe plutôt d’une mise en scène du pouvoir. Des décennies d’expérience en matière d’urgences sanitaires et humanitaires rappellent d’ailleurs que la communication du risque fait partie intégrante de toute réponse d’urgence. Elle permet aux populations exposées de comprendre les menaces, d’adopter des comportements de protection, de prendre des décisions éclairées et d’accéder à une aide vitale.

C’est précisément pourquoi le contrôle du récit dans le contexte du Sahel est extrêmement dangereux. Lorsqu’un pouvoir militaire ou politique impose aux journalistes ce qu’ils peuvent dire, montrer ou taire au nom d’un « journalisme patriotique » ou d’un « journalisme de guerre », il fait plus que censurer. Il organise les conditions dans lesquelles une parole devient recevable. Comme nous le montre si bien Foucault, le pouvoir ne se contente pas d’interdire ; il produit des discours, fixe des catégories, établit ce qui peut être tenu pour vrai, raisonnable ou légitime. Autrement dit, il fabrique un régime de vérité.

Dans un tel régime, les mots changent de fonction. La peur devient prudence. La critique devient sabotage. Le silence devient responsabilité. Les abus peuvent être enveloppés dans le langage de la sécurité, et les victimes disparaître derrière les impératifs supposés de sécurité ou d’unité nationale. Le danger n’est donc pas seulement que les citoyens reçoivent moins d’informations. Le danger est qu’ils perdent les mots nécessaires pour comprendre ce qui leur arrive.

De l’étouffement systématique de l’espace public

Sans confondre les contextes ni les degrés de violence, l’histoire des régimes autoritaires offre pourtant des avertissements tragiques. Dans l’Allemagne nazie, Joseph Goebbels fit de la propagande un ministère d’État, chargé d’organiser la perception collective et de transformer la haine en devoir national. Dans l’Union soviétique, la presse contrôlée par le Parti ne devait pas seulement informer, mais discipliner le regard, purifier le récit socialiste et rendre impensable toute contradiction publique. Au Rwanda, en 1994, la Radio-Télévision Libre des Mille Collines ne s’est pas contentée d’accompagner la violence : elle a contribué à fabriquer l’ennemi, à banaliser l’extermination et à rendre le meurtre socialement dicible. Dans chacun de ces cas, la presse n’a pas été simplement bâillonnée ; elle a été enrôlée. Elle a servi à discipliner les perceptions, effacer les contradictions et transformer l’obéissance en vertu civique. Une société peut continuer à entendre des voix, des communiqués, des slogans, des émissions, des déclarations. Mais si aucune voix ne peut contredire la version dominante, il ne reste plus vraiment un espace public. Il reste un théâtre de consentement.

Que faire ?

C’est dans cette perspective qu’il faut défendre la mise en place de réseaux de journalistes indépendants. Leur rôle n’est pas d’affaiblir la nation ni d’ignorer les menaces réelles auxquelles elle fait face. Leur rôle est de maintenir ouvert l’espace où les faits peuvent être vérifiés, discutés, contestés, nommés autrement. En temps de guerre, cette fonction devient encore plus vitale, parce que l’incertitude expose les populations à la rumeur, à la peur, à la manipulation et à de mauvaises décisions. Là où le pouvoir prétend posséder seul le sens des mots, le journalisme indépendant rappelle que la vérité ne peut pas vivre sous commandement.

Mais un réseau indépendant ne se décrète pas parce qu’il est nécessaire. Sa mise en place répond à des exigences éthiques, financières et sécuritaires. Il doit être protégé, financé et organisé de manière à ne pas devenir, à son tour, dépendant des pouvoirs qu’il prétend surveiller. Cela suppose des mécanismes de protection des journalistes, des sources de financement transparentes et diversifiées, des rédactions capables de vérifier collectivement l’information, et des relais locaux suffisamment enracinés pour comprendre les réalités du terrain. Cela suppose aussi des alliances avec la diaspora, les organisations de défense des droits humains, les chercheurs, les juristes et les médias internationaux, afin que les journalistes isolés ne soient pas abandonnés face à la violence politique. L’indépendance ne repose pas seulement sur le courage individuel ; elle exige une architecture.

Un tel réseau ne peut cependant prétendre à l’indépendance sans exigences éthiques fortes. Il doit résister à toutes les pressions d’où qu’elles viennent, y compris de ses partenaires. Il doit refuser de tomber dans la propagande, même lorsqu’elle se présente sous les habits de la résistance. Il doit vérifier avant de publier, protéger ses sources, respecter la dignité des victimes, éviter de transformer la souffrance en spectacle, et reconnaître publiquement ses erreurs lorsqu’elles surviennent. Son autorité ne viendra pas seulement de son courage, mais de sa rigueur. Un tel réseau pour asseoir sa crédibilité doit n’avoir que pour seule bréviaire les principes sacro-saints du journalisme et du droit à l’information, vraie, juste et utile de ses lecteurs.

Cette rigueur exige aussi une formation continue. Les journalistes engagés dans un tel réseau devront être formés à la vérification des faits, à l’enquête en contexte de guerre, à la sécurité numérique, à la protection des sources, au journalisme sensible aux traumatismes, aux droits humains, au droit international humanitaire et à l’analyse des discours de haine. Sans cela, le contre-récit risque lui-même de devenir fragile, imprécis ou manipulable.

Mais la formation ne suffira pas si ce réseau reste loin des populations. Il devra demeurer proche des villages, des déplacés, des familles endeuillées, des femmes, des jeunes, des travailleurs, des survivants, de ceux qui vivent la guerre dans leur chair et non dans les communiqués officiels. Cette proximité est essentielle pour que leurs expériences ne soient jamais effacées, pour que leurs souffrances ne soient pas tues, et pour que la vérité puisse apparaître là où le pouvoir voudrait imposer le silence.

Face à ceux qui gouvernent par le contrôle du récit, il faut un réseau capable de produire un autre récit : documenté, vérifiable, humain, enraciné dans les faits et dans les vies. Un récit qui oblige les détenteurs du pouvoir à répondre de leurs actes, ici ou ailleurs, aujourd’hui ou demain. Car la vérité peut être retardée, menacée, étouffée un temps ; mais lorsqu’elle est patiemment recueillie, protégée et transmise, elle finit toujours par trouver son tribunal.

Liang Zhuge


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